Des journées entières dans les livres (3)

Interculturel et pluralité,  Marguerite Duras, Le monde extérieur

La notion juridique de minorité, ainsi que les droits constitutifs, sont absents du droit français, au profit des droits de l’individu et du citoyen. Il reconnaît aussi le relativisme culturel qui ne compare plus les systèmes culturels à partir d’un seul point de vue comme faisait l’ethnologue, mais incite essentiellement à la décentration et tente de mettre en sourdine une vision ethnocentrique des cultures.Le terme « interculturel »  fait son apparition en 1975, dans le cadre de la scolarisation des enfants de migrants. L’actualité de l’immigration concerne essentiellement les enfants des Portugais et les Maghrébins. Politiquement, la question de la scolarisation des enfants de migrants se pose parallèlement à celle du retour au pays, de sorte que les enseignants ne savent pas si la formation initiale doit consister en une « assimilation ou en une adaptation pour une période provisoire».

C’est sur le terrain et dans l’action que le terme s’est imposé. A l’origine, l’interculturel a été associé presque exclusivement au phénomène migratoire et  celui-ci a été massivement lié à l’histoire de la décolonisation.Le développement de l’option interculturelle en France notamment, s’explique par une tradition historique et philosophique fondamentalement différente de celle du multiculturalisme. Le poids de la Philosophie des Lumières et du principe d’universalité, allié à une tradition juridique qui ne reconnaît pas l’existence des minorités, explique que le multiculturalisme soit resté extérieur à la réflexion et aux initiatives destinées à résoudre la question de la diversité culturelle. Il s’agit ici d’un véritable changement de perspective.La référence exclusive de l’interculturel à l’immigration a stigmatisé une population et focalisé les initiatives sur ce type de diversité en occultant d’autres formes de diversité (construction européenne,  multiplication des échanges internationaux, mondialisation de la vie quotidienne, cultures sexuelle, générationnelle, médiatique, professionnelle, régionale).Cet amalgame a contribué au discrédit de l’interculturalité  qui a été lié à des prises de position dramatisantes caractéristiques des discours sur l’immigration. On trouve dans les termes la traduction de ces hésitations dans l’usage souvent indifférencié d’insertion, intégration, assimilation et des amalgames entre immigrés et étrangers et des usages du verbe intégrer. L’usage synonymique des termes « universalité/universalisme, pluralité/pluralisme, multiculturel/interculturel » révèle des enjeux symboliques. Difficulté à considérer une société plurielle.L’interculturel a été principalement utilisé pour l’élaboration de concepts et de pratiques dans le cadre de l’éducation aux droits de l’Homme et contre l’intolérance et le racisme. Il prône ainsi le passage du multiculturalisme, comme « état naturel de la société, qui ne peut qu’être diverse » à l’interculturalisme, « qui se caractérise par des relations réciproques et la capacité des entités à bâtir des projets communs, assumer des responsabilités partagées et forger des identités communes ».Enseignants « nomades », passeurs, dédiés à privilégier la complexité, à souligner le danger d'une pensée intolérante, injustifiable, mais opérante…Marguerite Duras, auteure, en 1985, avec cette acuité anticipatrice qui la caractérise (en dehors de sa formation politique forte) écrit pour les journaux regroupés en partie dans Le Monde extérieur (outside 2 ).

Dans son titre La droite la mort, elle parle de l’intolérance, de la peur de l’autre, du  différent :Je suis là pour vous le dire:  si vous continuez vous allez vous retrouver devant les épouvantails Gaudin-Pasqua-Lecanuet, et seuls avec eux, et ce sera trop tard, vous ferez partie d'une société que nous, nous ne voulons plus connaître, plus jamais et de ce fait vous serez membres d'une société privée de nous : sans hommes véritablement et  profondément intelligents, sans intellectuels, oui c'est le mot qui va, sans auteurs, sans poètes, sans romanciers, sans philosophes, sans vrais croyants, vrais chrétiens, sans juifs… vous entendez ? sans Arabes, sans Noirs, sans Maghrébins, sans Guinéens, sans, disons le mot, internationalité, sans Chiliens, sans Chinois, sans Cambodgiens, sans Palestiniens, sans Libanais, sans Afghans, sans Nicaragua, sans Argentine, sans Brésil, sans Colombie, sans Amérique aucune, sans Allemagne, sans Italie, sans Pologne, sans Afrique noire, une société de région qui jamais ne prendra le large vers le dehors, qui restera assise devant sa porte à attendre la mort.

C’était le 18 mars 1985, il y a 30 ans déjà…Visionnaire, à nous émouvoir, nous faire mouvoir