Henri Holec, membre fondateur de l'ASDIFLE

Pédagogue depuis ma plus tendre enfance professionnelle (promotion 1953/1957 à l'Ecole normale d'instituteurs de Nancy !), je me suis engagé dans la voie de la pédagogie des langues, comme fut libellé ce domaine de l'enseignement et de la recherche jusqu'à la fin des années 1970, lorsque "pédagogie", terme à connotation péjorative pour les autorités gouvernementales de l'époque, fut remplacé par "didactique", d'apparence plus technique, quand la section de langues et littératures anglaise et anglo-saxonne m'embaucha pour assurer des cours d'anglais à l'Ecole des Mines puis à l'Institut des sciences de l'ingénieur nouvellement créé à Nancy.

De 1960 à 1998, année de mon départ en retraite, j'ai ainsi eu le temps, et le plaisir, de me spécialiser (chercher, prendre en charge des groupes d'apprenants, adultes et étudiants non spécialistes de langue, ou d'enseignants en formation, créer du matériel, présenter des conférences, publier), avec mes collègues du CRAPEL, dans une large gamme d'aspects différents de l'enseignement des langues: en vrac, la compréhension orale, l'utilisation des documents authentiques, l'approche communicative, l'évaluation et l'autoévaluation, la formation des enseignants, le processus d'acquisition, l'acquisition/apprentissage des savoirs et des savoir-faire langagiers, la dimension culturelle de l'apprentissage des langues, la pédagogie de l'hétérogénéité.

Cependant, l'orientation majeure de mes activités d'enseignant et de chercheur a concerné l'option "AUTONOMIE" adoptée et développée par le CRAPEL à partir de 1972, année où, avec mes collègues Michel Cembalo et Philip Riley, nous avons créé, en première mondiale, une "Sono-Vidéothèque", Centre de Ressources pour l'apprentissage des langues, et où le CRAPEL a mis en place une structure d'accueil des  publics d'adultes parallèle à la structure "Cours du Soir", la SAAS (Structure d'Apprentissage en Autonomie avec Soutien), confiée à Carolyn Henner.

C'est dans cette orientation pédagogique novatrice que s'est situé, à partir de 1978, l'essentiel de mes préoccupations, comme en témoignent les thèmes abordés dans mes publications de la période, et mes participations aux stages de formation d'enseignants étrangers de français accueillis au CRAPEL. Et c'est cet engagement dans la  "défense et illustration" de l'autonomie de l'apprenant et de l'apprentissage autodirigé , poursuivi bien après mon départ en retraite, qui constitue mon deuxième meilleur souvenir professionnel, le premier étant le CRAPEL, dont la responsabilité m'est incombée à la disparition de son fondateur, Yves Chalon. Mais "Ceci est une autre histoire", comme l'écrivait Rudyard Kipling.

Mon implication dans l'histoire du FLE

A début des années 1970, sous l'impulsion de son fondateur, Yves Chalon, le CRAPEL, centre de recherches en pédagogie des langues vivantes (anglais uniquement, à l'époque), s'engage dans l'enseignement du français aux migrants désigné par le terme déjà devenu générique d'alphabétisation. Quelques années plus tard, face à l'inadaptation des enseignements du Service Universitaire des Etudiants Etrangers, placé sous l'autorité de l'UER de Lettres, aux attentes des étudiants étrangers des UER scientifiques et des Grandes Ecoles, le Crapel prend en charge la formation en français de ces étudiants. A la fin des années 1970, le CRAPEL se trouvait ainsi de plus en plus impliqué dans des recherches et applications en pédagogie du français envisagé comme langue vivante (au grand dam des tenants de la tradition universitaire du français langue maternelle !).

Dans le même temps, en 1978, ma rencontre avec Louis Porcher, alors directeur du CREDIF, et Daniel Coste, pilote de l'influent Niveau Seuil pour le français, au sein du groupe d'experts 'Langues' du Conseil de la coopération culturelle du Conseil de l'Europe, me mettait en contact direct avec les heurs et les malheurs de ce qu'ils appelaient le Français langue étrangère.

La suite de mon implication dans le développement de la didactique du FLE et de sa reconnaissance comme champ à part entière dans les recherches et les formations de niveau universitaire s'est organisée dans le sillage et le partage des actions menées par Louis Porcher:

- mise au point du texte définissant le DELF et le DALF, nouveaux modes d'évaluation des compétences en français langue étrangère proposés par Louis au sein de la Commission ministérielle AUBA;

- préparation de la circulaire de la DCRI (Direction à la Coopération et aux Relations internationales) définissant les droits et les devoirs en matière de compétences en français  des étudiants étrangers accueillis dans les Universités françaises;

- mise au point et défense devant le CNESER des textes définissant la Mention FLE des Licences de Lettres, de Langues et de sciences du langage, et la Maîtrise de FLE, diplômes proposés au Ministère de l'éducation nationale par la Commission Blondel;

- expertise des dossiers d'habilitation à délivrer la Mention FLE de Licence et la Maîtrise de FLE déposés par les Universités auprès du Ministère;

- accueil des étudiants de la Maîtrise de FLE dans la Mention didactique des langues du DEA de Sciences du Langage, ce qui leur ouvrait la voie du doctorat et de leur futur recrutement sur des postes de niveau universitaire; 

- et, bien entendu, soutien à la création, par Louis Porcher, de l'ASDIFLE, association que j'ai eu l'honneur de présider à la suite de Louis.

         Pour mémoire, en créant l'ASDIFLE, Louis avait pour but, à l'époque, non seulement de renforcer la reconnaissance du champ du FLE au plan institutionnel mais aussi d'assurer le statut de ses "laboureurs", enseignants, chercheurs, créateurs de matériels. En leur offrant un lieu de rencontre et d'échanges, l'ASDIFLE permettait à tous les acteurs concernés d'afficher et de promouvoir leur existence et leur légitimité dans le monde de la recherche et de l'enseignement des langues, étape que Louis jugeait  nécessaire et urgente pour les délivrer de la déconsidération qu'ils avaient subie jusque-là.

Regard vers l'avenir du FLE et de l'ASDIFLE

Sans pour autant vouloir faire de la futurologie, il me semble que la pérennité et l'enrichissement de l'ASDIFLE seront assurés dans l'avenir si l'association:

- continue à apporter son concours au renforcement de l'enseignement/ apprentissage du français  en s'appuyant sur la synergie qu'elle a su créer entre les enseignants et les chercheurs, d'une part, et entre ceux-ci et les éditeurs d'autre part: plus l'"attractivité" de l'offre d'apprentissage du français s'accroîtra, attractivité directement liée à la qualité de l'offre ( adaptabilité aux attentes, aux conditions d'apprentissage et d'enseignement;  efficacité des procédures pédagogiques adoptées; capacité d'auto-renforcement de la motivation à apprendre; etc.), et plus la demande potentielle de FLE aura des chances de grandir, et plus le rayonnement de l'ASDIFLE s'étendra; le sort de l'association est à la fois tributaire et garant de celui du FLE;

- dépasse maintenant son rôle de défenseur de la didactique du FLE dans le contexte français pour prendre toute sa place dans le champ de la didactique des langues (étrangères, secondes, vivantes, non maternelles ...) : en renforçant son écoute, et son dialogue, avec les acteurs de l'enseignement/apprentissage de toutes ces autres langues, elle permettra à la didactique du FLE de tirer profit des travaux menés par ces acteurs tout en contribuant de manière plus significative à l'enrichissement du champ de la didactique des langues (dans lequel les didacticiens d'anglais occupent une position dominante par défaut, du fait de leur plus grande contribution théorique et pratique à son enrichissement);

- élargit son assise internationale en développant ses interactions non seulement avec les institutions et les associations promouvant la didactique du FLE à l'étranger mais également avec les institutions et les associations qui fédèrent, en France et à l'étranger, les didactiques des autres langues, comme nous y incitent, par ailleurs, à la fois les apports de l'éducation comparée et les perspectives ouvertes par la démarche du plurilinguisme.

Pour lancer cette  marche en avant, pourquoi l'ASDIFLE n'organiserait-elle pas des séminaires de réflexion/formation ouverts à tous les enseignants de langues vivantes et animés par des porteurs d'innovation pédagogique œuvrant dans tous les secteurs de la didactique des langues?  Internet aidant, de tels séminaires, dont il faudrait repenser la nature et le fonctionnement, pourraient être réalisés en s'affranchissant des limites spatiales et temporelles et des contraintes financières qui "plombaient" jusqu'ici les tentatives de mise en place de formations et d'autoformations ouvertes. Un premier thème pourrait même en être "Enseigner sa langue maternelle/ Enseigner une langue étrangère".

Futur possible ou utopie irréaliste? Comme disait Pierre Dac: "Pour voir loin, il faut y regarder de près"!

Nancy, le 5 janvier 2015.