Marie-José Barbot, ancienne présidente de l’ASDIFLE

J’appartiens à la deuxième génération qui succède aux Pères fondateurs : Louis Porcher, Daniel Coste, Henri Holec, René Richterich…

Parcours FLE jusqu’à Louis Porcher, l’IPFE, Sorbonne,  rue Saint Jacques

A 12 ans, alors que j’étais déjà décidée à voyager, j’ai demandé à mon journal hebdomadaire  Fripounet  et Marisette, quels métiers je pouvais envisager. Pour aller à l’étranger, je pouvais enseigner le français aux étrangers. Il me fallait une licence de LM ou LC, passer un concours à l’IPFE, à la Sorbonne et obtenir le Capes mention étranger, soit en plus du Capes théorique normal, un examen oral de linguistique appliquée, de phonétique et de civilisation. Le stage comportait une pratique en lycée et deux auprès d’étudiants étrangers. Ma licence de Caen en poche, j’ai donc débarqué rue Saint jacques à la Sorbonne, en 68. Nous étions 10 français, 10 étrangers - dont 3 Albanais. Nous avions entre autres Robert Galisson comme enseignant, François Réquédat et Jean Charroing, tous deux ex-IPFE, comme contacts au MAE. Nous étions à Censier sous la houlette du merveilleux pédagogue Germain Fajardo qui travaillait avec Simonne Ramain en pédagogie actionnelle !. Dans ma promotion Claude Kieffer ...

Décentration pédagogique

Nommée lectrice à l’université du Kyus-shu pour mon premier poste en 1970, je me suis vite aperçue que les méthodes pédagogiques et la didactologie franco-française avaient leurs limites. Chaque nouveau pays me l’a confirmé. Les étudiants apprennent ce qu’ils veulent, s’ils le veulent. En 1975, au Japon, où j’étais retournée, en poste à Kyoto cette fois, j’ai eu la chance de rencontrer Jacques Montredon, alors conseiller pédagogique et l’auteur de la méthode C’est le printemps : l’apprenant avait son mot à dire sur des sujets de société non édulcorés. A un stage court du Belc, autre chance, celle d’avoir Simonne Lieutaud : je suis passée avec elle en micro-enseignement. Ma réflexion s’est approfondie sur la responsabilité et la motivation des étudiants au fur et à mesure de mes expériences, en Cote d’Ivoire où je formais de futurs enseignants, en Israël où j’étais attachée linguistique. En 84, j’ai obtenu le stage long du Belc. Mais je n’y ai pas trouvé mon compte, et par curiosité, je me suis inscrite à la nouvelle maitrise FLE, tout juste créée à Paris 3, dans les locaux de l’IPFE, par Louis Porcher. Une chance historique !

 Rencontre  avec Louis Porcher : plus que le FLE, les sciences humaines et sociales, plus que l’enseignement,  l’apprentissage et surtout la recherche 

Dès le premier cours, j’ai été passionnée. Je découvrais que la sociologie parlait de moi. Je dévorais Bourdieu. M’intéressais aux capitaux socio-culturels : « si vous n’êtes pas fille d’archevêque vous devez développer votre capital social par les stages, votre capital culturel par les diplômes. » Ayant entre temps presque bouclé une maitrise en psychologie clinique qui m’avait entrainée dans les services de toxicomanie de l’hopital Fernand Widal, je me passionnais pour l’autonomie dont Louis Porcher faisait le pilier de son enseignement. Nul n’apprend à la place d’un autre. Je finis par oser apporter à Louis Porcher mon manuscrit sur les hors-castes au Japon. Le texte avait été traduit et publié en anthropologie au Japon. Il me dit «  Qu’est ce que vous foutez ? Vous dormez ? il faut faire un DEA ». J’ai obtempéré. Louis Porcher a assuré alors un rôle de conseil, m’incitant à développer mon autonomie. J’ai fait mon DEA avec lui, en 1985. Sur les hors-castes vus par le sociologue turc GOKALP !! Puis j’ai cherché un thème de thèse l’autonomie s’imposait comme une évidence.

Nommée à l’Institut français de Barcelone en 1985, je n’arrivais pas à avancer ma thèse et je l’ai écrit à Louis Porcher :  « je n’ai pas le temps vu mon travail ». Il m’a répondu lapidairement « on a le temps que l’on se donne ». Trois ans après, Louis Porcher me présentait comme soutenant en décembre. Dans mon jury, j’ai eu la chance d’avoir E. Guimbretière, M. Pretceille, R. Galisson,  et dans la salle F. Réquédat, D. Coste, J. Montredon et bien d’autres. Pendant ce temps, à Barcelone, j’ai monté un Centre d’Auto-apprentissage, le premier dans le réseau MAE. Forte de cette expérience, j’ai effectué des missions tout au long des vingt années suivantes  sur les centres d’auto-apprentissage et leurs rapports avec les centres de ressources (IF Budapest, Leipzig, Rio, Valparaiso, Londres, Bakou, Toronto, Palestine…).

Ma thèse sur les auto-apprentissages me donne la qualification en Sciences de l’Education comme MCF. –Pas en Sciences du Langage, pas normal !  En 1994, j’ai quitté le Centre culturel de Milan, où j’étais en poste après Barcelone, pour le Credif, dirigé alors par Daniel Coste. J’intervenais aussi dans le DESS de Louis Porcher à Paris 3.  Le Credif a été fermé deux ans après. J’ai été nommée Maitre de conférences à Boulogne sur Mer, pour y créer avec des collègues une maitrise FLE-PGCE avec Christ Church Collège University of Canterbury. J’ai ainsi eu la chance d’avoir comme partenaire Pr. Shirley Lawes, et de former des étudiants super comme Frédéric Dervin  et bien d‘autres…

Ainsi, l'orientation majeure de mes activités d'enseignante, de chercheuse et d’experte a concerné l "autonomie".  En 1993, avec Thierry Lancien  (vidéo) et Christine Develotte (lecture), nous avions créé avec passion et humour un groupe de recherche MD Crédif, pressentant les changements apportés par les nouveaux médias et Internet. Eric Delamotte et F. Mangenot nous ont rejoint  plus tard. Par ailleurs, Louis Porcher avait anticipé que Catherine Descayrac (qui est malheureusement décédée  vers  2004)  et moi ferions une bonne équipe. Toutes les deux, grâce à lui,  avons publié le Delf en auto-apprentissage avec E. Guimbretière et R. Villard. En 1999 je publiais avec mon ami italien Giovanni Camatarri Autonomie et apprentissages chez PUF.

En 2003, je passe l’HDR, en Sciences de l’Education, et cette fois j’obtiens  également la qualification en Sciences du langage. Je suis nommée professeure  à Lille 3, où j’ai mis en place en 2004 les maquette de master 1 et 2 autoformation et professionnalisation , en créant un réseau.…

De 1993 à 2009, année de mon départ en retraite, j'ai ainsi eu le temps, et le plaisir, d’approfondir l’autonomie coté TIC et coté Interculturel. Travailler sur le rapport à l’autre à l’heure où racisme et discrimination croissent, a été ma priorité, comme experte, formatrice et chercheuse. J’ai aussi eu le plaisir de voir la relève assurée, en France comme ailleurs à travers d’anciens étudiants comme Vasumathi Badrinathan, Ryoji Mogi,  Virginie Trémion,  Nicky Macre, Véronique Lemoine, Laurie-Anne Pecqueux, Anthippi Potolia…. La liste serait trop longue à citer, mais elle me donne beaucoup de fierté …

Mon implication dans l'histoire du FLE, ouverture.

Comme Louis Porcher m’y avait incitée et m’en avait donné le gout, je suis  « sortie » du FLE pour aller du coté des Sciences de l’éducation (HDR à Lille 1) et des Sciences de l’information et de la communication (Séminaire industrialisation de l’éducation de Pierre Moeglin). Actuellement, je continue à m’impliquer dans des recherches pluridisciplinaires, comme celle sur l’identité professionnelle des enseignants chercheurs avec les TIC dans le cadre du projet Tec Meus de la MSH Lorraine, piloté par Marie-José Gremmo, suivi par le projet Sumtec. Toujours avec la visée d’autonomisation,  je participe dans le cadre de la région Ile de France à la construction de la carte de compétences pour les jeunes, menée par Mariela de Ferrari.

Dans le même temps, je me suis toujours sentie à ma place dans le champ d’activité du FLE, et j’ai participé, par mes travaux, à apporter des réponses à  ces questions centrales au FLE que sont  le rôle de l’évaluation, celui de l’auto-évaluation,  la formation des enseignants et la place à donner à l’expérience, l’acquisition de l’autonomie par le contact avec l’altérité.

Mon implication dans le développement de la didactique du FLE et de sa reconnaissance comme champ à part entière s’est manifestée dans plusieurs axes :

- Création et implantation du DELF en Espagne en 1987 avant même que le Ciep ne soit partie prenante, puis en Italie en 1992

- Maquette de maitrise FLE à Boulogne sur mer en 1997 :  ingéniérie et auto-formation

- Maquette de master 1 et 2 autoformation et professionnalisation à l’université de Lille 3 en 2004

Comme je me sentais à l’étroit dans le monde du FLE, je pense ensuite avoir eu un rôle de médiateur entre différents courants scientifiques souvent mal connus en FLE : notion de compétence sémio-technique, de dispositif, de motivation, d’altérité, de professionnalisation…A Mon activité de publication, ancrée dans l’ interdisciplinarité, en témoigne : j’ai publié en Sciences de l’éducation ( Puf),  j’ai co-dirigé deux numéros de la revue Education Permanente sur les TIC ( avec Claude Debon et Viviane Glikman) et sur l’Interculturel et l’autonomie avec Frédéric Dervin. J’ai codirigé une revue avec Luc Massou en Info com. et co-écrit avec Geneviève Jacquinot. Cependant, même s’il est atypique, mon parcours interdisciplinaire n’est pas isolé : pour preuve des parcours comme celui de ThierryLancien qui du FLE est passé aux sciences de l’information et de la communication, ou celui de Marie-José Gremmo des LE aux Sciences de l’éducation.

Interrogations sur la suite de l’histoire..

Nous avons eu, avec ces collègues, un rôle important dans l’innovation en FLE et la mise en ligne de contenus de cours de LE.  Pourtant l’ouverture du FLE aux Sciences humaines et sociales, dont L. Porcher a toujours été le fer de lance, est actuellement menacée, notamment, paradoxalement, par les masters FLE. L’originalité qu’était lors de la création de la maîtrise FLE, l’ouverture sur la didactique, la psychologie, la sociologie, les Sciences de l’éducation, celles de l’Information et de la communication, s’est trouvée fragilisée parce que les masters FLE sont souvent sous la tutelle de la linguistique.

Autre crainte. La pédagogie et la didactique en France sont mal aimées et non reconnues, et c’est un lourd handicap pour le FLE. Ainsi, alors que scientifiquement les techniques de management et d’évaluation sont dénoncées parce qu’elles  manquent de fondement théorique, elles semblent obséder les recruteurs qui préfèrent des profils non-FLE et plus gestionnaires ou commerciaux…

Dernière crainte : L’avenir du FLE ce sont avant tout les collègues locaux, nos enseignants étrangers. Au cours des missions, j’enrage de voir que des attitudes paracoloniales persistent et que l’autonomie des collègues locaux semble faire question ( cf thèse de  doctorat V. Badrinathan).

Pour moi, l’espérance reste vive cependant. Elle s’appuie sur l’esprit de voyage,  d’aventure et d’engagement qui anime les jeunes collègues qui partent à l’étranger dans une vision d’échange et d’interactions. Elle est liée au dynamisme des acteurs du français à l’étranger, fédérateurs d’une vision ouverte et humaniste du monde.