Richard Lescure, membre fondateur de l'Asdifle

Né dans un village improbable de quelques centaines d’âmes de l’Auvergne profonde (dont le nom : Parlan… ne paraissait pourtant guère prémonitoire pour le garçon timide que j’étais…), je suis issu d’une famille ouvrière et rurale qui ne maîtrisait qu’imparfaitement le français. Mon père parlait plus volontiers occitan et ma mère polonaise communiquait avec une certaine insécurité langagière. Il n’est évidemment pas exclu que cela ait pu influencer le cours de ma vie.  On peut aussi comprendre que j’ai été conduit en bien des circonstances à surmonter certains déterminismes sociaux et familiaux et à affronter quelques incompréhensions.

Quelques rencontres décisives ont orienté et ma carrière et donc ma vie…

 

Scolairement, j’ai été un élève plutôt moyen, un peu marginal, écartelé, vaguement planant et j’ai commencé  à m’intéresser un peu sérieusement à mes études à partir de la licence de philosophie. Je reconnais aisément que j’ai eu beaucoup de chance et dans mes études et ma vie professionnelle en croisant la route de personnes exceptionnelles et je ne peux que leur rendre hommage et leur témoigner ma reconnaissance, avec une mention spéciale pour quelques unes qui m’ont fortement marqué, influencé même. Tout d’abord, un professeur de philosophie à l’Université de Clermont Fd (J.-C. Beaune), qui m’a suivi jusqu’en maîtrise de philosophie et sociologie, M. Dany, ensuite au Cavilam à qui j’ai succédé en 1986 et qui m’a accordé estime et confiance. Je pense aussi à ceux qui ont suivi  mes études doctorales : R. Galisson, mon directeur de thèse, puis L. Porcher pour qui j’avais beaucoup d’admiration pour son implication,  son fonctionnement intellectuel, sa capacité d’analyse des situations et avec qui j’avais des affinités intellectuelles. Nous avions en partage un arrière-fond commun conceptuel constitué de philosophie et de sciences sociales.

Professionnellement, lorsque j’ai quitté le Cavilam en 1992, j’ai  travaillé avec connivence et intelligence avec J.-C. Beacco. Nous avons fait face à quelques incrédulités de la part de nos institutions mais nous avons conjointement bâti et structuré  un ensemble alors original et  cohérent de formations en didactique et politiques linguistiques (mentions FLE, maitrise FLE et 2 DESS partiellement en ligne… devenus masters)

Ma carrière … en résumé…

Quand, en 1975, le CAVILAM m’a recruté sur un contrat de vacataire pour 3 semaines, je n’avais à peu près aucune idée de ce qu’était le FLE. J’ai pris un charge premier groupe d’apprenants au bout d’une journée de formation ! Avec pas mal d’interrogations et de tâtonnements mais aussi une forte implication, puisque j’ai pu mesurer très vite l’extraordinaire richesse culturelle que ces apprenants adultes représentaient  …  Puis, de contrat en contrat, j’ai été titularisé en 1977 quand, à la suite de quelques « pressions »,  nous avons été « CDIsés » . Entré vacataire au CAVILAM, 11 ans plus tard, je me suis retrouvé, grâce à certaines circonstances favorables, en situation de le diriger.

Ma carrière, du coup a été définitivement et entièrement dévolue au FLE, et j’ai eu la chance d’occuper tour à tour une bonne partie des fonctions que le « champ » peut proposer et de passer successivement par trois « institutions » qui présentent une certaine complémentarité et qui sont :

-          Le  Cavilam de Vichy :

o   enseignant vacataire de 1975 à 1976, puis « professeur titulaire » de 1977 à 1985

o   responsable de la cellule de recherches et innovations pédagogiques de 1985 à1986

o   directeur des enseignements et de la recherche de 1986 à 1992

-          L’université d’Angers :

o   maître de conférences en sciences du langage de 1992 à 2008, puis de 2012 à 2014 (options et mentions FLE, maitrise FLE, création de deux DESS, transformés en masters professionnels

o   responsable de la filière FLE

o   Parallèlement, j’ai assuré les fonctions – parfois très prenantes - de directeur de la Formation continue de l’université (de 1993 à 1997), de Vice-président de l’Université (de 2002 à 2006) et aussi de coordonnateur pour les formations en langues vivantes du CNAM des Pays de la Loire  (de 2006 à 2008)

-          le Ministère des Affaires étrangères  et du développement international (Ambassade de France de Sofia et Institut français de Bulgarie)

o   Attaché de Coopération éducative de 2008 à 2012

o   Puis, simultanément, Conseiller-adjoint de Coopération et d’action culturelle, de 2009 à 2012.

 …  avec quelques compléments sur de riches expériences  qui m’ont beaucoup apporté et qui ont pu être gratifiantes, parmi lesquels :

-       ma participation au Français dans le monde (j’ai été membre du Comité de rédaction de 1982 à 2000) et j’ai eu grand plaisir à travailler avec J.-M. Gautherot puis J. Pécheur

-         la création du DELF/DALF, où je me suis trouvé engagé dès 1983. Nous avons, avec quelques collègues,  expérimenté le dispositif et prouvé sa faisabilité et son utilité. C’était nécessaire, il y avait alors de nombreux contrefeux. Un ensemble d’organismes, parmi les plus puissants, œuvraient  pour que le projet n’aboutisse pas…  

-         Une longue expérience éditoriale avec CLE-International. De 1991 à 2009, j’ai été sollicité  en qualité de directeur de collection (et d’auteur pour divers manuels) des  collections  successives de préparation aux épreuves du DELF / DALF (puis DILF). Les modifications apportées par le Conseil d’orientation du DELF-DALF aux maquettes d’examen justifiaient en effet des évolutions éditoriales régulières. Au total j’ai participé à 24 ouvrages et travaillé avec grand plaisir avec l’éditeur et  les équipes – parfois internationales - d’auteurs…

-          Mon affectation à l’Ambassade de France à Sofia et auprès de l’Institut français de Bulgarie

A Sofia, non seulement, j’ai eu à mettre en œuvre et coordonner la politique éducative du MAE avec 3 puis deux ACPF , mais encore dans les attributions de Conseiller de coopération et d’action culturelle adjoint et de Directeur adjoint de l’Institut français, j’étais impliqué dans la coordination des Alliances françaises en Bulgarie, la gestion du service des cours et les projets et évènements culturels de l’Institut français (dont des expositions – notamment celle des sculptures de Degas en 2010-2011

-         Ma nomination comme professeur Honoris Causa de l’Université de Véliko-Tarnovo (deuxième université de Bulgarie, spécialisée dans l’enseignement des langues romanes et la traductologie)

-         Le DELF et le DALF ont occupé, dans mon parcours,  une place importante, au point que certains pouvaient se demander si je pouvais encore parler d’autre chose que d’évaluation. En 1983-1984,  peu nombreux étaient les didacticiens qui s’intéressaient à la question.

-         L’expérience acquise au Cavilam  dans les certifications,  mon implication dans les manuels de préparation, ma participation au  Conseil d’orientation pédagogique du DELF-DALF  au CIEP, puis au Conseil scientifique du TCF m’avaient apporté une connaissance et, disons-le, une certaine notoriété dans le domaine de l’évaluation. Ainsi, parmi les nombreuses missions que j’ai effectuées en France (BELC, CREDIF, centres de FLE…) et à l’étranger (sur près de 70 dans une trentaine de pays), près de la moitié a pu porter sur ce seul thème.

Par rapport aux certifications, si on examine le chemin parcouru et les dispositifs existants, on mesure à quel point les manœuvres d’alors  (1983) de centres de FLE pour tenter de préserver de micro territoires, et maintenir notamment les évaluations locales pouvaient être vaines. Avec quelque recul et ironie même on se rend compte que les quasi querelles de chiffonnier des années 80-85 (dérisoires batailles picrocholines) ne pouvaient que nuire à la crédibilité de l’offre générale dans le domaine du FLE et de son image.

Implication dans l’ASDIFLE et les associations

J’ai été très heureux de  participer à la naissance de l’ASDIFLE avec une douzaine de collègues réunis par L. Porcher et d’en être  vice président pendant 6 ans. J’avais déjà « co-porté » l’ANEFLE sur les « fonds baptismaux »  (avec, parmi les « marraines » C. Parpette ou S. Eurin)  et de la même façon, un peu plus tard, j’ai assisté dans les locaux du CIEP à la création de la SIHFLES (imaginée par D. Coste et H. Christ et soutenue par à peu près le même groupe !...). Il y avait dans les années 78 à 86 une certaine effervescence, tout un mouvement extrêmement dynamique qui œuvrait, militait même en faveur de la reconnaissance de la discipline et des personnels et on savait qu’il y en avait grand besoin, tant la discipline était universitairement dominée, épistémologiquement mal assurée et…   les statuts des personnes étaient souvent extrêmement précaires…

Sur la situation actuelle de la didactique du FLE en France, je ressens quelques doutes. Je regrette, soyons clairs, l’euphorie que nous avons connue dans les années 75 puis 80 ;  cette implication décisive des acteurs essentiels du domaine, cette atmosphère fortement créative avec notamment les équipes du BELC, du CREDIF et de quelques centres de Province. Il y avait des phases plus enfiévrées et d’autres plus atones. Mais, depuis que la didactique s’est « universitarisée» je ressens un relatif « engourdissement», que ce soit sur le plan des recherches ou des formations diplômantes. Les universités présentent un nombre de masters  probablement trop important et les contenus sont très variables et, à l’analyse,  pas toujours fondamentaux pour la discipline « didactique des langues et des cultures ». Beaucoup d’intervenants actuels dans les universités me paraissent avoir une « connaissance du FLE plus par ouï dire  que par souvenir » ou expérience récente, pour reprendre un mot de L. Porcher. La DLE/DLC m’apparaît de nouveau disciplinairement dominée,  un peu à l’image de ce qu’elle était en 70, écartelée entre les sciences du langage, les sciences de l’éducation, l’ouverture des années 80 ne s’est poursuivie…  La réforme LMD (aidée en cela par les positions du CNU et celles des responsables locaux…) a favorisé la disparition des options et des mentions FLE des licences ; les maitrises FLE  sont devenues des masters 1 et les masters - qui sont parfois de vraies usines à gaz - portent des titres « chapeaux » très généraux dans lesquels la didactique du FLE n’apparaît pas, le plus souvent.

Cela a aussi des conséquences sur les fonctionnements institutionnels. A titre d’exemple et on peut imaginer que cela me chagrine, la filière FLE, autonome, que j’ai créée dès 1994 à l’Université d’Angers n’existe plus depuis 5 ans… elle est désormais intégrée, « noyée »   dans le département « lettres/sciences du langage »  et a, ainsi,  beaucoup perdu en termes d’image.

En revanche, des progrès très  importants ont eu lieu dans les domaines méthodologiques et pédagogiques. Nous disposons de systèmes de certifications fiables et adaptés au contexte actuel et à la demande croissante. L’offre éditoriale est globalement très satisfaisante, la gamme de  formations proposée par les centres est certainement plus visible et crédible que jamais,  les oppositions et tensions notamment institutionnelles que nous avons pu connaître paraissent s’être estompées.

L’ASDIFLE peut bien sûr avoir un rôle essentiel en œuvrant pour un remembrement de la didactique du FLE er des LE. Cela peut se faire notamment en organisant des séminaires, en s’impliquant dans des projets novateurs, en militant pour une meilleure reconnaissance institutionnelle, en intervenant en qualité de conseil dans différentes structures.  Une proposition : le BUFFLE (bureau universitaire des filières de FLE) que nous avons créé en 1995, qui participe avec Campus France à l’affectation des stages des étudiants de FLE (sans avoir d’existence juridique) pourrait être rattaché à l’ASDIFLE, sous forme de groupe de travail, ce qui favoriserait aussi une concertation entre les responsables de filières…

A L’ASDIFLE, dans ses premières années d’existence, nous nous réunissions de manière régulière au 101 Bd Raspail à l’AF, en groupes de réflexion à géométrie variable, 1 fois par mois ou tous les 2 mois (avec des intervenants tels que P. Bourdieu, D. Coste, G. Langouët). Peut y être y a-t-il une piste à rouvrir ?

L’avenir du FLE/ FLS passe en grande partie par l’étranger avec les relais de l’OIF ou de l’AUF  et de leurs antennes régionales, du réseau et quelques ONG culturelles. Il y a là un espoir évident. Cependant, les situations sont parfois fragiles. Elles dépendent trop souvent essentiellement des bonnes volontés d’acteurs francophiles très impliqués mais quasi bénévoles. Malgré les attentes très fortes des enseignants, des professionnels, des étudiants et des élèves étrangers,  les relais et les encouragements ne sont pas toujours là. Dans notre réseau culturel et linguistique, qui reste malgré tout l’un des plus puissants au monde, les moyens et les postes diminuent drastiquement année après année, les nominations et restructurations forcées (suite aux réformes des politiques publiques du précédent mandat « RGPP 1 et 2 ») ne sont plus vraiment à la hauteur des enjeux et des besoins. Il conviendrait (en Europe surtout, déjà très touchée) de stopper l’hémorragie, sous peine d’irréversibles dégâts.

Je suis officiellement à la retraite (de  l’Enseignement Supérieur) depuis septembre 2014… J’interviens cependant toujours en master 2 Politiques linguistiques au Mans, je m’occupe des TCF pour le compte du CNAM des pays de la Loire,  j’assure aussi des missions pour divers organismes en France et à l’étranger). Une piste que j’explore consiste dans la création d’une micro-entreprise dans le domaine du conseil en formation en FLE et LE…  Ainsi, je suis naturellement toujours prêt à sillonner le « monde du FLE » et à répondre à des demandes d’intervention ou de montage de curricula, de mise en place d’une démarche qualité, etc. …

J’appartiens aussi à plusieurs associations, philosophiques et autres. Je suis – entre autres - Président de l’Association pour le développement pédagogique dans l’enseignement supérieur (ADMES Grand Ouest), qui organise des rencontres, des journées d’études et des séminaires pédagogiques… (tout récemment sur la pédagogie et l’évaluation de l’écrit en contexte universitaire). Certains prétendent que pédagogie et enseignement supérieur forment un oxymore, mais ce ne sont bien sûr que des « mauvaises langues ».