Parler pour ne rien dire

Lorsque Pierre Bourdieu est venu à l’Alliance Française de Paris, en avril 1986, c’était dans le cadre du séminaire que j’avais organisé pour le lancement de l’ASDIFLE. Comme nous étions un peu en retard (j’étais allé le chercher au Collège de France et nous avions déjeuné au Balzar, le restaurant le plus proche), il en avait fait une maladie et m’avait seriné, le temps du court voyage du quartier latin à l’Alliance, qu’il ne lui était jamais arrivé de montrer ainsi du retard quand il allait « rencontrer des collègues ».

Je savais que c’était faux, mais, comme je le connaissais bien depuis longtemps, je ne m’en suis pas soucié. Nous sommes arrivés essoufflés car il nous avait fait galoper depuis le métro. Je l’ai présenté brièvement (il avait horreur de ça et, de toute façon, il n’y en avait pas besoin) et il a attaqué bille en tête par cette phrase mémorable et que je n’ai retrouvée dans aucun de ses écrits : « Le cours de langue est un cours dans lequel on parle pour ne rien dire ». Les auditeurs furent cloués sur place. A première vue, c’était dur à encaisser pour des profs de langue.

Mais c’était pour les piquer, les choquer, afin qu’ils sortent de leurs attitudes et se mettent à réfléchir. Et puis, à deuxième vue, comme aurait dit Pierre Dac, la phrase marquait une vérité profonde : tout, dans une classe de langue, est en effet feint, simili, de l’ordre du faire semblant. Rien n’y est authentique (malgré les célèbres documents du même adjectif). Il n’y a pas de sanction, contrairement à ce qui se passe dans une situation « réelle », en vraie grandeur, d’échange langagier. Une fois qu’ils ont repris leurs esprits, les collègues auditeurs ont été enthousiasmés par la prestation de Bourdieu, comme d’habitude. Et je suis sûr qu’aucun d’eux ne l’a oublié aujourd’hui, près de trente ans plus tard.