Linguistique et sociologie

Au cours de ma longue carrière, je n’ai pratiquement jamais entendu un de mes collègues (didacticiens de langue), ni même un étudiant, citer de Bourdieu autre chose que Ce que parler veut dire. C’est un bon livre certes, mais, d’un autre côté, un simple recueil d’articles, où Heidegger, par exemple, côtoie de la linguistique spécialisée. Je suis sûr que Bourdieu faisait peur, d’une part, et que, d’autre part, les chers collègues se sont arrangés pour écarter cet empêcheur de penser en rond, de leur « tout petit monde » et de ses certitudes de peu de poids pourtant.

Bourdieu avait publié déjà, auparavant, le premier texte de Ce que parler veut dire, dans la revue de linguistique Langue française, sous le titre : L’économie des échanges linguistiques. Il fait surgir dans le champ de la linguistique le concept de marché, particulièrement fécond. Chaque interlocuteur, d’une conversation, produit chacun de ses énoncés en en espérant un bénéfice. De la même manière, il reçoit l’énoncé de son partenaire en escomptant en tirer un profit et aussi en anticipant ce que son propre énoncé va bien pouvoir déclencher, comme réponse, de la part de son acolyte.

Chaque interlocuteur, donc, n’exprime jamais rien de désintéressé. Pour utiliser un autre concept forgé par Bourdieu, il entretient constamment, à l’égard d’un quelconque échange langagier, « des espérances pratiques ». La linguistique, selon le sociologue, devrait impérativement intégrer cette donnée conceptuelle dans ses interprétations d’un échange, d’une conversation, d’un dialogue. Evidemment les bonnes âmes avaient été choquées de cet « utilitarisme forcené », pour résumer les critiques. Il n’empêche : cette « lecture » n’est guère facile à déboulonner, simplement parce qu’elle soulève un vrai lièvre.