Culture

Bourdieu a fourni, me semble-t-il, la meilleure définition de la culture, en tout cas la plus opératoire, c’est-à-dire la plus facile à utiliser dans le monde concret et la plus utile. « La culture c’est la capacité à faire des différences ». Simple et puissant. On peut la retrouver, pratiquement telle quelle, dès l’apprentissage de la lecture. Avant qu’il n’apprenne à lire, l’enfant ne voit, sur une page, qu’un ensemble hétéroclite de tâches noires et blanches. Dès qu’il est attentif à différencier, les lettres et les mots apparaissent.

Il en va pareillement, bien entendu, pour toutes les acquisitions culturelles au long de la vie. Combien de fois, dans la quotidienneté, ne rencontrons-nous pas des « spécialistes », de quoi que ce soit, qui détectent instantanément, à première vue, en somme, des « détails » que nous, commun des mortels, ne percevons pas. Nous avons, dans les domaines qui ne sont pas les nôtres, tendance à « globaliser » (ne pas faire de différence), alors que, dans notre spécialité, au contraire, nous « déglobalisons » (Bourdieu), nous produisons des différences qui nous paraissent « évidentes ».

Si l’on y réfléchit, le processus de scolarisation, d’éducation, est un long cheminement par lequel nous apprenons à faire des différences ; c’est immédiatement clair en littérature, où, au tout premier degré, il s’agit de distinguer Zidane et Balzac, puis Stendhal et Balzac, puis Le père Goriot d’Eugénie Grandet (par exemple), puis tel passage de cette dernière œuvre de tel autre. Nous devrions bien, enseignants de français langue étrangère, utiliser cette différenciation progressive et exactement sans fin pour guider l’apprentissage de nos étudiants. Progresser dans une langue, c’est faire des différences sans cesse nouvelles, découper le monde comme les indigènes de cette langue, saisir les nuances, de plus en plus profondément.