Savoir-faire sectoriels

Pratiquer une langue comme un natif constitue une ambition exactement totalitaire dont personne ne se préoccupe plus, sauf peut-être ceux qui aiment parler pour ne rien dire. C’était une bonne illustration d’un temps qui affirmait ne se soucier que d’une excellence achevée et de dégager des élites par la diffusion de l’éducation. On se donnait l’illusion de viser une inatteignable apogée, une sorte de savoir absolu, comme si celui-ci pouvait exister.

En réalité, désormais que l’école est devenue explicitement instrumentale (ce qu’elle n’a jamais cessé d’être même quand elle proclamait sa poursuite de l’absolu), les élèves en chair et en os sont conscients que leurs besoins langagiers, (en langue étrangère comme en langue maternelle) sont toujours sectoriels, bornés, calibrés, compartimentés. Viser un idéal inaccessible n’a simplement pas de sens ; c’est une illusion dont on s’est libéré. Sans doute trouvons-nous là la signification dernière du fameux « langue à objectifs spécifiques », beaucoup plus encore que dans la définition de domaines professionnels (le droit, la médecine, la technique, le commerce, etc.) au sein desquels les composantes d’une langue possèdent quelques spécificités (ou plutôt quelques singularités) même si, à l’évidence, ce découpage domanial possède lui aussi sa pertinence). Une hiérarchisation des besoins est certainement la plus urgente pour organiser un enseignement utile. Un enseignement de langue générale ne saurait exister que dans cette perspective-là. Quand un apprenant a atteint une maîtrise qu’il juge suffisante d’un secteur donné, ses besoins justement sectoriels se transforment, s’accroissent, se raffinent, comme on voudra.