Portables

« Les brèves de comptoir » de Jean-Marie Gourio, tous ceux qui s’intéressent à l’anthropologie quotidienne, et notamment aux manières de parler et, plus généralement encore aux comportements communicables journaliers (en particulier au bistro, bien entendu), devraient s’en servir, par petits traits, et réfléchir aux modalités langagières multiples auxquelles ils participent sans toujours, nécessairement, prendre conscience des transformations qui s’opèrent en ce domaine, au fil des jours.

J’ai choisi pour aujourd’hui, parmi d’innombrables perles, celle-ci : « Désormais, quand nous entendons des oiseaux chanter, nous commençons par penser que c’est un téléphone portable ». Outre l’exagération à volonté humoristique, s’exprime là une tendance probablement irrésistible à adopter les modes de sensibilité des citadins au détriment des manières campagnardes (ou rurales si l’on veut être davantage dans le coup). Les immédiatetés, pour nous, sont aujourd’hui urbaines.

Le téléphone portable, au succès vertigineux, incarne symboliquement ce triomphe annoncé. Il est quasiment vissé à la main des usagers : il est très fréquent de croiser une personne qui le tient dans sa main fermée, comme une bouée de sauvetage à laquelle on se rattache. Une mère, poussant sa poussette avec son tout petit, téléphone frénétiquement, sans plus se préoccuper de lui, le quidam hurle dans son engin comme si celui-ci ne transmettait pas vraiment les sons ; un cycliste lancé sur le trottoir (interdit pourtant) et le téléphone à l’oreille vous renverserait sans hésiter si vous ne vous gariez pas.

Et, bien entendu, les automobilistes ne sont pas les derniers. Ne pourrait-on pas imaginer que le comble de la vie moderne serait, dans le silence tendre de la nature (d’une forêt par exemple), d’entendre une sonnerie de portable, soudain, avec une partie de la conversation, celle du locuteur ? C’est, sans doute, à l’horizon des jours.