Phoner ?

« T’es où là ? ». Désormais c’est une sorte de discours obligé et la légende s’est déjà emparée de cette espèce de psalmodie. Si bien qu’on ne sait plus s’il s’agit seulement d’un stéréotype ou d’abord d’une pratique effective. Notons d’ailleurs, au passage, qu’on ne transcrit jamais : « Où es-tu là ? », comme si cette forme interrogative relativement tendue (c’est-à-dire simplement ordinaire dans l’ordre de la parole) était évitée.

Souvent, l’usager du téléphone portable, qui a pris l’initiative d’un appel, enclenche sa communication par cette question, avant même de saluer son interlocuteur. C’est assez bluffant parce qu’on doit bien constater qu’une telle interrogation constitue comme un signe de reconnaissance symbolique (sans aucune utilité). A chaque fois, donc à plusieurs reprises chaque jour, je crois retrouver la grand-mère d’un ami qui, vieille dame, chaussait ses lunettes dès qu’elle devait se servir du téléphone.

La localisation de l’autre est l’ingrédient essentiel d’une communication par téléphone portable (alors que ce n’est pas le cas pour un téléphone fixe). Formule de sécurité, de précaution, de « rassérénération » ? Passage obligé d’une lutte contre le risque que l’interlocuteur ne soit qu’un fantôme, situé n’importe où et nulle part, sorte de spectre évanouissant ? Le « téléphoneur » a manifestement la hantise de ne pas rencontrer un être humain en chair et en os et, à cet égard, le lieu, la situation spatiale, fournit la meilleure arme.

Le portable engendre des angoisses, une angoisse. Les analyses de Michel Foucault, sur « surveiller et punir », sont largement validées pour ce qui relève du premier de ces deux termes. Nos sociétés sont foncièrement anxiogènes et leurs indigènes se protègent de dangers imaginaires qu’ils ont eux-mêmes engendrés.