Langues maternelles ?

Dans le bistro où je me rends chaque matin pour boire un café, la clientèle est constituée de ce que l’on eut appelé autrefois « le petit peuple ». Ce sont essentiellement des ouvriers des chantiers voisins, des hommes. Mais la modernité étant ce qu’elle est devenue, ils sont massivement étrangers, si bien que les conversations juxtaposées se déroulent en de multiples langues qui, je m’en amuse à chaque fois, se côtoient dans les rires et les fortes paroles.

J’en ai compté six parfois, que je ne sais pas toutes reconnaître, contrairement au patron, qui est maintenant expert à les identifier. Il arrive que seuls lui et moi parlions français. Pour ces travailleurs, parler leur langue maternelle forme sans doute une manière de reconstruire une sorte de sol natal, un échange particulièrement chaleureux en terre étrangère. La France est tout de même un étrange pays plurilingue où coexistent un grand nombre de parlures

Un autre lieu, dans Paris, voit fleurir pareillement une pluralité de langues : le jardin du Luxembourg. Peuples d’étudiants, cette fois, avec le look reconnaissable, filles et garçons qui s’entretiennent joyeusement dans des langues plutôt internationales. Ce n’est pas la même clientèle que dans mon bistro et on le perçoit tout de suite par les échanges langagiers. Le tchèque, le slovène, le polonais, ont fait place à l’anglais, à l’allemand, à l’espagnol.

Dans ces lieux petits et relativement refermés, même au Luxembourg que les Français ne hantent plus guère, les circulations langagières sont à la fois abondantes et diverses et l’on reconnaît, si l’on est un tant soi peu attentif, l’esquisse des sociétés du futur où, peu à peu partout, on pratiquera toutes les langues de la terre, selon le moment. Prémisses d’un véritable interculturel ou juxtaposition pure et simple ?