Argot

Le bon vieil argot, ancien comme les siècles, est en train d’agoniser. Non pas comme objet de recherche, au contraire : à cet égard, il est proliférant, comme si, venus de partout, des frères multiples accouraient au chevet de « la mamma ». Mais c’est la pratique argotique qui s’effiloche et vit probablement ses dernières décennies. De moins en moins de gens sont capables de le parler et de le comprendre, de moins en moins d’usages lui sont consacrés.

L’institution scolaire et les médias ont peu à peu éradiqué cette parlure populaire, sorte de sociolecte identitaire qui appartenait pleinement à certaines catégories sociales citadines et rejetaient impitoyablement hors de ses frontières tous ceux qui ne le pratiquaient pas « comme des natifs ». Il n’y a presque plus d’isolement aujourd’hui, une culture quasiment uniforme se répand lentement, éradique les aspérités qui n’ont pas l’onction de la légitimité, gomme les particularismes.

L’argot, outre sa vogue de jadis et naguère, a pourtant connu ses heures de gloire. Victor Hugo, dans Les Misérables, lui consacre de longues pages éblouissantes, Balzac, dans Splendeurs et misères des courtisanes fait de même, un peu auparavant. Il avait donc conquis sa place au panthéon des cultures nobles : certes, il restait, même dans ces grandes œuvres, une parlure de voyous, de petites frappes, « l’argot des fortifs », mais il siégeait au sein de la communauté.

Cette époque se termine. Nous sommes encore nombreux à nous en délecter, à déguster avec bonheur désormais légèrement honteux, ses couleurs flamboyantes, ses succulences suggestives, sa verdeur, ses dimensions puissamment représentatives. Sans doute s’agit-il cependant des dernières braises éclatantes d’un feu qui s’éteint, d’un chant du cygne. A moins que ?