Honte et surprise

La scène se passe quand j’étais en classe de première, c’est-à-dire il y a nettement plus de cinquante ans. En classe de français, nous étions en train d’étudier Britannicus. J’étais un bon élève et le professeur était au-dessus de tout éloge. Nous n’étions sans doute que quelques abrutis, mais je n’en jurerais pas. Monsieur Martin nous lisait, en arpentant la pièce et en mettant le ton (et toute son âme) un célèbre passage de la tragédie.

Celui où Néron déclame : « J’aime, que dis-je, j’idolâtre Junie ». A cet instant précis, je me suis entendu dire, moi à qui on aurait donné le bon Dieu sans confession : « Est-ce que Madame Martin est au courant ». J’ai été immédiatement submergé par la honte. Comment avais-je pu, à voix haute, prononcer une telle ineptie ?

Le prof a reçu comme un coup à l’estomac. Il s’est arrêté, son livre pendant au bout de son bras. La classe entière, évidemment, s’est esclaffée à grands bruits. Mais Monsieur Martin n’avait pas dit son dernier mot. Après un court silence, il a lancé : « Mon cher ami, nous savions déjà que vous étiez un crétin, nous apprenons aujourd’hui que, de surcroît, vous êtes réactionnaire ». Ah ! le « de surcroît » !

Je ne me suis jamais vraiment consolé de ce mince manquement. Je ne sais toujours pas, aujourd’hui, comment ces paroles immondes ont pu s’échapper de mes lèvres. Comme quoi il ne faut jamais se fier définitivement à ce que l’on croit d’un élève : il est à la fois meilleur et pire qu’on ne le pense.