Fatigues

Il y a, quelque part dans l’œuvre de Proust, une analyse de ce qu’il appelle magnifiquement « les épuisés infatigables », tous les individus qui se régénèrent en parlant, qui reprennent des forces dans la conversation, comme si la parole constituait pour eux un carburant. Je suis persuadé que nous en connaissons tous plusieurs, de ces gens qui semblent faits pour parler, discuter, aligner des phrases.

Parmi nos élèves aussi, nous pouvons aisément trouver de ces spécimens. Il n’est pas sûr qu’ils aient toujours quelque chose à dire, mais ils parlent, avec facilité, et de mieux en mieux. Ce sont d’agréables apprenants mais parfois légèrement encombrants. En classe ils entrent dans la catégorie des « preneurs de risque », qui se lancent même s’ils ne possèdent pas nécessairement tous les ingrédients nécessaires à une expression solide (contrairement aux « perfectionnistes », qui, eux, attendent pour parler de dominer nettement tous les éléments d’un discours).

Il ne faut pas s’en tenir là cependant. Il peut se faire, en effet, que des « silencieux », qui n’osent pas, aient des réserves lexicales, communicationnelles, discursives, largement suffisantes pour parler. Ils se taisent mais n’en sont pas moins capables de soutenir une conversation. C’est à eux aussi que l’enseignant doit être attentif. Il importe qu’il les repère et ne se laisse pas abuser par les « épuisés infatigables », qu’il leur donne leur chance et, donc, les évalue avec justesse. La « majorité silencieuse » est loin d’avoir toutes les vertus, mais certains de ses membres sont qualifiés pour jouer un rôle, tenir leur place, participer au concert.