Thune(s)

Un trait fascinant, dans l’argot, est formé par des mots qui se trouvent exprimés (donc exprimables) de manière multiple. On sait, par exemple, que l’argent possède une flopée d’équivalents argotiques, dont, probablement, chacun joue un rôle distinctif sociologiquement, c’est-à-dire selon les strates d’appartenance, c’est-à-dire encore plus précisément, selon les strates auxquelles on veut faire croire qu’on appartient (comme, plus « scientifiquement » (?) chez Labov, à travers, par exemple, de l’hypercorrection phonétique de la petite bourgeoisie américaine).

Le pognon, le blé, les fifrelins, les talbins (billets), les thunes, le fric, l’oseille, le grisbi, le flouze, forment, à eux onze (et il y en aurait d’autres…) l’équipe de football des équivalences argotiques de l’argent. On voit bien qu’il est possible, à la hache, de faire quelques remarques à leur sujet : le blé n’est pratiquement jamais employé dans le peuple ; en revanche il est le mot élu par les castes sociales aisées, pour lesquelles l’argent est à la fois facile à gagner et objet d’un souci constant.

Grisbi « fait » malfrat et suggère une appartenance au-delà des frontières de la légalité ; pognon marque une certaine vulgarité alimentée par une cupidité brutale, sans nuances, avide ; fric est le mot le plus courant, employé sans valeur péjorative, mais destiné, tout de même, à ne pas prononcer « argent » qui, probablement, paraitrait déplacé, ostentatoire.

Plus curieux encore, thune. Autrefois il s’employait au pluriel (« mets deux thunes dans le bastringue, et si t’es pas sourdingue …» est une chanson qui a connu son heure de gloire) ; maintenant après une longue période d’éclipse, le mot a été revivifié par les jeunes, qui, presque tous, cherchent fébrilement « de la thune » et le mettent à toutes les sauces. Changement et permanence, donc. « Pété de thunes » constitue aujourd’hui une sorte de couronnement.