2 Des journées entières dans les livres (2) Marguerite Duras, Femme Océane

2 Des journées entières dans les livres  (2)

Marguerite Duras, Femme Océane

 

Marguerite Duras, a suscité des parodies, on lui a parfois reproché sa syntaxe minimale, les inversions du sujet, une trop grande simplicité ; pour qui la lit vraiment, l’éclat de ses mots relève d’une épure poétique où la métaphore tient lieu d’action et de psychologie du personnage.

 

Le texte, tout d’images et de métaphores, tapisse notre imaginaire de sensations s’ancrant dans un conditionnel et un présent bousculant temps et espace en un tableau mouvant et intemporel, ineffaçable.

Elle est jeune. Elle porte des tennis blancs. On voit son corps long et souple, la blancheur de sa peau dans cet été de soleil, ses cheveux noirs. On ne pourrait voir son visage qu’à contre-jour, d’une fenêtre qui donnerait sur la mer. Elle est en short blanc. Autour des reins, une écharpe de soie noire, négligemment nouée. Dans les cheveux, un bandeau bleu sombre qui devrait faire présager d’un bleu des yeux qu’on ne peut voir. Les yeux bleus cheveux noirs

Sa blondeur, son corps de soie …que d’inachèvements sanglants, le long des horizons, amoncelés…il aurait fallu mener le bal, en faire ce navire de lumière sur lequel chaque après-midi Lol s’embarque mais qui reste là, dans ce port impossible, à jamais amarré Le ravissement de Lol V Stein

Elle écrit au  rythme du ressac de la mer, de Normandie ou du Cambodge. Les  sensations, telles des actions, se coulent dans la syntaxe sèche, la phrase courte, sans méandre. Marguerite Duras lit Racine et développe l’art de la litote et de l’ellipse syntaxique. Les éléments précisent de façon évocatoire les situations.

La lumière est intense. Les mouettes de la mer, qui crient et dévorent le corps du sable. Des mouettes continuent à partir dans un éclatement blanc. ..La couleur disparaît.

La porte s’ouvre dans un fracas du vent. Il reste dressé. Il écoute. Un sourire pur balaie son visage. Il écoute profondément avec une gravité insensée, la musique lointaine. L’amour

Sa narration prend les formes d’une poétique de la sensation

De l’extrémité nord du parc, les magnolias versent leur odeur qui va de dune en dune jusqu’à rien. Le vent ce soir, est du sud. Un homme rode boulevard de la Mer…Moderato Cantabile

Parfois c’est le printemps, parfois l’hiver aussi, le soleil ou la neige. On ne reconnaît plus rien. Mais les cerises, c’est cela qui change le plus. Elles arrivent tout d‘un coup, et sur le marché le voilà rouge tout d’un coup…Le Square

 Son style, aussi bien dans Un barrage contre le pacifique, que l’Amant, que Le ravissement de Lol V.Stein ou le Vice-consul, Des journées entières dans les arbres ou Le square, affirme cette écriture métaphorique, visionnaire et poétique, inlassablement liée à une vision de la vie, de la nature, de l’autre.

Les ventilateurs plafonniers font un bruit d’oiseaux effarouchés, d’un envol immobile au-dessus de la musique, des lents fox-trot, des faux lustres, du creux, du faux, du faux or. Le Vice-consul.

Apprendre avec Marguerite Duras, lire une phrase simple, c’est par les mots, multisémiques, se laisser emporter au-delà du sens premier, dans l’étonnement du présent : de la poésie en action.