Les innombrables

Une technique est apparue très récemment dans les émissions publicitaires de la télévision et, sans doute, de la radio : celle qui consiste à fixer des pourcentages apparemment calculés au chiffre près. Telle crème nous gomme presque aussitôt cinquante-huit pour cent des rides (58 %) ; telle autre invention nous fait gagner, en quelques jours, treize ou même quinze pour cent (13 % ou 15 %) en termes de poids ; il vous faut neuf jours (par exemple) grâce à tel produit, pour récupérer un air et une allure de jeunesse homme (ou femme). On voit bien le piège.

Si l’on cite un chiffre habituellement (et absurdement) dit « rond », on court le risque que le public de gogos soupçonne un arrangement, une approximation, bref un moindre souci de l’exactitude (donc, dans une conception épistémologique simpliste, de la vérité). Alors que, en utilisant les nombres cités ci-dessus, on donne l’impression de s’être livré à un calcul précis, réputé « scientifique » parce qu’il en revêt un trait fantasmé par les ignorants. Le destinataire éprouve le sentiment qu’on a pris le problème au sérieux, qu’on a procédé, sur le sujet, à des expérimentations rigoureuses. Cette espèce de jeu pervers avec chiffres et nombres me paraît particulièrement dangereuse. L’invérifiable se conjugue ici avec une prétention colossale, et un considérable mépris des « clients », dont on suppose qu’ils sont à ce point ignorants qu’ils se laisseront impressionner par des données chiffrées qui confèrent l’illusion d’une démonstration implacable. Nous, mesdames et messieurs, ne travaillons pas dans l’approximation, nous ne vous trompons pas. Nous menons les analyses avec l’exactitude la plus fine. Et ce, juste au moment où l’on est en train de mystifier radicalement le public. Enseignants, travaillez là-dessus pour éviter que vos élèves deviennent des victimes.