Attention, focus

Les importations lexicales, comme les déplacements de sens, s’inscrivent parmi les apparents mystères d’une évolution linguistique. Tout à coup, soit un mot neuf soit une signification nouvelle apparaissent et s’implantent. La toute-puissance de la télévision (où siègent les personnalités les plus prestigieuses que presque chacun désire imiter), celle maintenant d’internet, joue dans ce secteur un rôle considérable. Qu’un personnage bling-bling, féminin ou masculin, s’exprime en plaçant, apparemment de manière fortuite au milieu de son discours, tel ou tel mot ou expression constitue un puissant relais pour l’implantation de celui-ci ou de celle-ci.

Je ne sais si vous l’avez remarqué, mais, ces temps-ci, depuis dix-huit mois à deux ans, les animateurs emploient très fréquemment le mot « focus ». Une émission sur quelque sujet que ce soit, sport, fait-divers, politique, comprend désormais souvent une rubrique « focus », qu’on vous annonce à son de trompe. « Ce sera l’objet de notre focus aujourd’hui » ; « nous placerons le focus sur ce sujet ou ce personnage » ; « le focus, ce soir, sera placé sur… ». Personne, au début, ne sait ce que c’est et, comme toujours dans les médias, on n’explique rien, parce qu’on n’ignore pas que le destinataire finira pas comprendre. Et, ou se soumettre.

Au fond, je ne vois pas en quoi « focus » diffère de « accent » ou de « insistance ». Je n’aperçois pas, non plus, en quoi il serait plus riche que ces mots-là, plus charnu, plus précis. Cependant, si vous ne l’utilisez pas à votre tour, vous aurez l’air d’un idiot, ou, plus gravement, d’un demeuré, d’un p.p.l. (passera pas l’hiver), d’un individu du siècle dernier. Je me demande si les enseignants, en cours, mettent aussi « un focus sur » !