T’es pas cap’

Il y a pour moi un mystère de la naissance de certains mots et, plus généralement, de quelques manières de s’exprimer. L’une, apparemment fortuite, s’impose bientôt : dès lors on ne cesse plus de l’entendre, dans toutes les bouches, et de la lire (partout). Très vite sans doute, le snobisme s’est emparé du mot ou de l’expression et ce serait déroger que d’employer les formes anciennes. Les usagers, certainement, se persuadent qu’ils appartiennent ainsi au monde de l’élite, à la société des gens distingués. Je pourrais prendre de multiples exemples.

Je me contenterai d’un seul, mes remarques pouvant pareillement s’appliquer à tous les cas. Il entre, me semble-t-il, dans les obligations d’un enseignant de français, d’attirer au moins l’attention de ses élèves sur les conditions rigoureuses d’utilisation de telle ou telle forme lexicale. Aujourd’hui, je souhaite simplement consacrer quelques lignes à l’expression, qui fait florès « en capacité de ». On ne l’employait pas du tout il n’y a guère et elle est, me semble-t-il, synonyme de « capable ». Un tel est « en capacité » d’analyser un texte au hasard, ou d’assister à un spectacle, ou de voter pour une élection. Au restaurant, l’autre jour, mon voisin, un homme radicalement quelconque, demandait à son commensal s’il se sentait « en capacité » de participer à je ne sais quelle réunion. Bon. Si vous dites « il n’est pas capable de » , vous êtes un balourd, un mal dégrossi et, surtout, en bon français, un « has been ». Entraînez-vous donc à énoncer « il n’est pas en capacité de » : vous serez ainsi dans le coup et aurez la considération des gogos. Vous pourrez « passer à la télévision » sans faire honte à vos proches, vous serez « en capacité de » sortir dans le monde et d’avoir au moins un air d’aujourd’hui.