« De la télévision en noir et blanc à la crise financière »

De la télévision en noir et blanc à la crise financière

Entretien réalisé à Sèvres le 6 octobre 2008, par Haydée Maga et Bruno Marty

L’apparition d’internet

Lorsque j’ai commencé en 1966, non seulement internet n’existait pas mais la plupart des outils n’existaient pas dans ce domaine-là. Dans les milieux populaires notamment, il n’y avait pas encore de télévision omniprésente. J’ai vu moi-même ma première émission en 1963. Dans le grand public, on peut dire que personne ne s’attendait à l’arrivée d’internet. Mes étudiants de maîtrise à la Sorbonne, les premières fois que je leur en ai parlé, ne savaient pas non plus à quoi s’en tenir. Parmi les spécialistes, en revanche, on savait que quelque chose de ce genre allait arriver, qui serait à la fois une ressource inépuisable, une immédiateté et une personnalisation – l’individualisation de l’usage étant la grande nouveauté amenée par l’internet.

Les professionnels qui s’intéressaient au FLE s’y attendaient davantage dans la mesure où l’usage des médias en général, de la télévision en particulier, en classe, était limité du fait de leur massification. De cela, les professeurs n’avaient pas besoin. Les plus exigeants d’entre eux savaient bien que les centres de ressources étaient profondément inégalitaires : les élèves qui arrivaient avec un capital culturel développé en bénéficiaient énormément, tandis que ceux qui en étaient privés au départ beaucoup moins. Les écarts se creusent de ce fait. En définitive, c’est la question du type d’école que l’on veut développer qui se pose : une école qui fabrique des élites ou qui s’efforce de faire en sorte que le peloton reste groupé.

Ces professeurs étaient donc dans l’attente de quelque chose tout en restant très marqués par l’état antérieur des outils disponibles. Pendant longtemps, ils ont eu en effet tendance à sous-utiliser internet dont ils ne mesuraient pas tout à fait les potentiels. Il faudrait rappeler au passage qu’internet offre des possibilités extrêmement variées. L’expression « usage d’internet » n’a d’ailleurs strictement aucun sens, il y a des usages d’internet qui sont fonction de l’usager.

C’est ainsi que dans les revues professionnelles ou lors des stages de formation, notamment, on se contentait le plus souvent d’utiliser ce matériel nouveau pour reproduire des enseignements anciens. Sur le fond, il n’y avait pas de changement. Internet, en cela, ne différait pas des médias qui l’avaient précédé. On a toujours eu tendance en effet à dissocier l’instrument du contenu. À vouloir faire passer un contenu existant, le nouvel instrument ne fonctionnait qu’à 20 % de ses possibilités.

Je n’ai pas vu de cours de français qui ait été élaboré, imaginé, construit en fonction d’internet. Les outils d’enseignement n’ont pas véritablement évolué dans leur structure même. Il faudrait pour ce faire tenir compte davantage des caractéristiques d’internet. Cette remarque est importante dans la mesure où les apprenants sont de plus en plus des enfants d’internet. Pour eux, cette manière de voir le monde, d’apprendre, d’emmagasiner, de restructurer son capital culturel est naturelle. Tandis que les professeurs ont quand même besoin un peu de se forcer.

L’augmentation de cette distance entre enseignants et apprenants est un phénomène majeur. Une bonne partie des réticences des apprenants au cours tient en effet à ce qu’ils n’appartiennent pas au même monde culturel que les enseignants. Les écarts s’accroissent de manière mécanique – il y a une marge temporelle, qu’on le veuille ou non, entre enseignants et apprenants, ces derniers restant apprenants beaucoup moins longtemps que les enseignants restent enseignants – et du même coup les insatisfactions augmentent.

L’immédiateté

Il se trouve en même temps qu’internet est un outil qui se transforme sans cesse, très rapidement. Il me semble que cette dimension capitale n’a pas été suffisamment mise à la disposition des enseignants de FLE.

Quelqu’un qui se servait d’internet il y a une dizaine d’années serait complètement dépassé s’il s’en servait aujourd’hui de la même manière. Je ne vois pas pourquoi on laisserait à l’empiriste la maîtrise de cet usage. Il faudrait développer des formations pour que les enseignants puissent choisir en connaissance de cause, le plus librement possible, les usages qui fondent internet. Pour l’instant, la plupart d’entre eux n’ont pas confiance. L’écrit classique ou les comportements classiques les rassurent toujours, comme ils rassurent aussi certains apprenants. N’oublions pas enfin qu’un peu moins de 50 % de la population mondiale se sert aujourd’hui d’internet. Ce qui, si on prend la télévision, est peu en comparaison. Par ailleurs, tout laisse croire qu’internet va être assez vite pulvérisé par les téléphones portables, ce qui rend la situation d’autant plus confuse. On s’oriente donc vers une individualisation plus forte, une accoutumance plus forte, une structuration mentale différente, un goût plus prononcé encore de l’immédiateté.

Sur le plan pédagogique, cette immédiateté d’internet ou des téléphones portables est un véritable problème. Les élèves… s’ennuient vite, de plus en plus vite. Il y a beaucoup d’inattention engendrée par ce qui leur paraît une lenteur. On peut admettre que les enseignants savent mieux que les apprenants quel est le temps nécessaire à un apprentissage, plus long peut-être que le temps des médias. Mais si l’enseignant juge qu’il faut aller plus lentement, cela ne corrige pas du tout l’ennui des élèves. Le fait est qu’ils s’ennuient. « À quoi ça sert que j’apprenne ça ? » est une question qui revient sans cesse, n’importe quel enseignant vous le dira. Alors qu’il y a trente ans, il n’y avait aucune probabilité qu’une telle question apparaisse, les élèves aujourd’hui ont l’impression de pouvoir passer plus rapidement à autre chose.

Internet et le téléphone portable mettent donc en jeu de nouveaux ingrédients pédagogiques. Il faut se dire que les cours qui durent 45 minutes… c’est fini ! Bien sûr, compte tenu des résistances des systèmes d’enseignement, il y en aura toujours, mais aujourd’hui, on le voit bien, les gens ne sont plus disponibles pendant 45 minutes, leur attention varie constamment – une difficulté supplémentaire étant que l’on ne sait pas si leur attention est plus grande au début, au milieu, ou à la fin d’une période donnée.

Le rôle de l’enseignant

Quoiqu’on en dise, l’enseignement n’a jamais été centré sur l’apprenant. Les enseignements, même ceux du Crapel (1), sont centrés sur l’enseignant. Cela étant, avec internet, l’apprenant récupère, à mon avis, un vrai pouvoir, le pouvoir d’intervenir pour lui-même sans que le professeur puisse s’en mêler, sans avoir nécessairement à le tenir au courant. Une plage beaucoup plus grande revient donc à l’auto-apprentissage.

De ce point de vue, il me semble que l’enseignant est amené à s’effacer, qu’il le veuille ou pas. Reste la question des évaluations. Il est établi en effet que les apprenants n’apprennent véritablement qu’en fonction des évaluations. Les gens qui apprennent le français sans souci du tout d’insertion sociale, c’est quand même assez rare…

Les enseignants devraient s’accoutumer à ne faire que des bribes d’enseignement, non pas des enseignements linéaires mais des enseignements tronçonnés. Pour la première fois, la dimension interculturelle pourrait être en même temps de cette manière intégrée concrètement à l’enseignement, précisément parce qu’internet est toujours disponible, n’importe quand et n’importe où, de n’importe où à n’importe où.

L’interculturel

Si on essaye d’être rigoureux conceptuellement, ce qui compte dans interculturel, c’est « inter », c’est-à-dire l’échange, la circulation entre, l’enrichissement mutuel.

L’interculturel ne va pas de soi dans la mesure où les échanges sont presque toujours inégaux, les sociétés étant elles-mêmes inégales, inégalitaires, différenciées. Si vous interrogez par exemple quelqu’un sur son capital social, il vous cite toujours les échanges qu’il a pu avoir avec des gens qui sont en haut de la société, artistes, patrons, enseignants… mais si vous lui dites : « Moi, je fréquente mon boulanger parce que je joue aux boules avec lui », il vous dira que ce n’est pas là de l’interculturel. Pourtant, c’est évidemment de l’interculturel, la complexité d’une société étant portée dans l’interculturel.

Grâce à internet, les enseignants sont plus à même de faire parcourir aux élèves tout ce champ de l’interculturel – qui peut aller d’un pays à un autre pays très lointain, des riches des pays pauvres aux pauvres des pays riches ou aux riches des pays riches – et de les amener à travailler sur ce qui est au fondement de l’interculturel et donc de l’enseignement des langues : les différences et les identités. Le fait de privilégier les différences n’a pas d’intérêt, c’est introduire des classifications hiérarchisées. Mais privilégier les identités ne fait pas non plus avancer le schmilblick – l’identité entre une personne et une autre est une évidence intellectuelle. Il faut donc faire les deux à la fois.

Internet permet justement de décentrer les enseignements, la décentration étant cette capacité que l’on a ou que l’on acquiert de se mettre à la place de quelqu’un d’autre tout en gardant sa propre place. Il me semble que cette décentration, qui est au cœur de l’enseignement des langues, est différente de celle que l’on pouvait mettre en œuvre avant l’apparition d’internet. Il paraît plus facile de l’incarner aujourd’hui à condition de savoir qu’enseigner le français en sixième à Bogotá et l’enseigner à des adultes à Jakarta n’a strictement rien à voir. Internet permet d’ouvrir tout un panorama.

La « rectification »

Internet ne remplacera donc jamais le professeur.

Le rôle affectif qu’il peut jouer contribue pour une part à l’apprentissage. Je n’ai jamais compris, pour ma part, que l’affectivité soit toujours rejetée sur les marges. Le fait de faire une analyse complètement rationalisée des pratiques pédagogiques n’a aucun sens. Les élèves éprouvent toujours des sentiments, les professeurs aussi. Les élèves ont besoin d’être soutenus, qu’on leur dise que c’est bien, ils ont besoin également de dire que leur professeur est un pauvre type ou au contraire qu’il est formidable. C’est ce que l’on pourrait appeler l’enseignement « vivant ».

L’enseignant est là également pour sécuriser les élèves. Il n’y a pas d’enseignement qui fasse en effet l’impasse sur ce que Bachelard appelait la « rectification ». Il s’agit d’une manière d’apprendre dont on a besoin parce que tous les élèves, quelle que soit leur catégorie sociale, sont dans un état d’insécurité linguistique. Il faut donc pouvoir leur dire quand ils se trompent mais aussi les encourager. Dire « c’est bien », c’est aussi une rectification. Le professeur doit tenir compte en même temps de la diversité des élèves en se servant par exemple de cette distinction bien connue entre les « preneurs de risque » et « les perfectionnistes ».

Il faut souligner qu’avec internet, l’enseignant peut être plus facilement un improvisateur, c’est-à-dire qu’il peut exercer sa véritable fonction professionnelle. René Richterich a beaucoup écrit à ce sujet. Il est évident que si le professeur veut être centré sur l’apprenant, il ne peut pas dévider son cours, il doit saisir l’ordre des occasions. Mais pour être un bon improvisateur, on le voit dans la musique par exemple, en jazz, il faut s’être entraîné avant. Habituellement, on laisse entendre que l’improvisateur est celui qui ne prépare rien, c’est complètement faux.

Si enseigner une langue, c’est aider à son apprentissage, aider l’apprenant à apprendre, on ne peut pas savoir, par définition, ce qu’il va se passer dans une classe et à quel besoin ponctuel on va avoir à répondre. Qu’est-ce qui va intéresser les élèves ? Comment éveiller, rattraper leur intérêt ? Avec internet, l’enseignant a cette possibilité qui lui est donnée de leur montrer des choses différentes.

L’éducation aux médias

L’enseignement des langues n’est pas nécessairement le lieu privilégié de l’enseignement aux médias dans la mesure où il faut commencer tôt – à 14-15 ans, il est déjà trop tard. Mais il est vrai aussi que l’apprentissage des langues étrangères commence de plus en plus tôt.

On ne le dit pas suffisamment, les médias sont très différents d’une culture à l’autre. Un Français qui fréquente les médias suisses ou belges francophones en a vite fait l’expérience. Apprivoiser les médias pourrait être l’une des fonctions du cours de langue.

La maîtrise de l’actualité est l’objectif fondamental de l’éducation aux médias, les journaux étant de loin l’objet le plus difficile à maîtriser, y compris pour les autochtones d’une culture. Les enseignants de langue pourraient également travailler sur ce point.

Comment apprendre par exemple à un élève à ne pas confondre la violence réelle, dont les médias rendent largement compte, et la violence fictionnelle, imaginaire, présente dans les films ? C’est une tâche d’autant plus difficile quand on sait que la question de la relation entre violence réelle et violence fictionnelle revient sans cesse, sans qu’aucune étude n’ait pu établir jusqu’à présent de relations assignables entre les deux. Reste que si l’élève n’est pas capable de faire la différence, il ne peut pas maîtriser l’actualité.

Comment lui apprendre également à faire la différence entre un fait divers et une actualité qui pèse lourd, quand on voit que les journalistes mettent sur le même plan par exemple les avatars de la famille de Monaco et ce qui se passe dans la bande de Gaza ? On pourrait envisager de télescoper les événements bling-bling d’une culture à une autre ou les faits divers et les événements lourds, qui sont par définition les seuls capables de créer un lieu commun – la crise financière est un événement lourd en ce qu’elle concerne tout le monde, alors que le tueur de Milvaukee n’a pas, me semble-t-il, empêché les gens ici de dormir…

Vers l’autonomie

Je partage l’avis de Jacques Gonnet (2), on ne maîtrise la prolifération de l’actualité que par l’inactuel, c’est par les concepts que l’on peut démêler l’écheveau, s’orienter dans les actualités.

C’est pourquoi l’enseignement des langues doit être non seulement un enseignement communicatif qui vise à permettre aux apprenants de communiquer avec les tenants de cette langue mais il doit aussi contribuer à la formation intellectuelle de l’apprenant. Il ne faut pas seulement chercher à doter l’apprenant de la capacité à communiquer, il faut aussi meubler son esprit dans l’absolu, pour qu’il se comporte de façon autonome dans l’existence.

De ce point de vue, les langues sont plutôt bien placées pour l’éducation aux médias à cause de la mondialisation. La circulation planétaire étant maintenant établie, il faut être capable de la maîtriser. Il faut en même temps être capable de maîtriser la patrimonialisation, ce que l’on ne fait jamais. S’expliquer le monde, être capable de discuter avec un étranger et appartenir à une culture sont en effet deux choses différentes. Les ravages d’un certain mode d’enseignement et d’apprentissage sont considérables sur ce point. Les cadres en France par exemple ne se soucient pas de savoir ce qu’il se passe dans une société donnée, ça leur est égal de communiquer vraiment, ce qu’ils veulent, c’est être les meilleurs, vivre dans l’instant. Ils sont dans une hétéronomie totale.

Conclusion

Les langues peuvent donc contribuer à la décentration à condition cependant d’avoir les yeux ouverts.

Je suis un peu agacé en effet de l’absence d’attention portée dans le champ du FLE à l’inégalité de puissance des langues. Toutes les langues sont égales mais, en même temps, il y a des puissances différentes des langues. Si vous savez l’anglais, ce qui n’est pas dit c’est « comme tout le monde », si vous savez le japonais, en revanche, c’est classant. Inversement, si vous ne connaissez pas l’anglais, vous avez du mal à trouver un travail.

Je trouve également extraordinaire qu’on ne se serve pas de cette analyse banale d’Edward T. Hall qui est que l’anglais est la langue que parle plus probablement un inconnu que vous rencontrez à l’autre bout de la terre. C’est la meilleure chance de pouvoir entrer en communication avec lui. Hall poursuit sa démonstration en comparant les travaux menés par les dirigeants du Nord et du Sud (3).

Au Nord, toutes les réunions de travail ont un horaire fixe et un ordre du jour, et se déroulent jusqu’à la fin. Au Sud, on commence quand on est là, ça se passe dans une sorte de fouillis. La différence est capitale mais à la fin, le résultat est le même ! Les manières de procéder sont donc différentes mais il n’y en a pas une meilleure que l’autre. Pourquoi dès lors, dans le cadre professionnel, vouloir apprendre aux gens du Sud à procéder rationnellement ? Si Hall remarque qu’ils arrivent au même résultat en faisant autrement, c’est bien qu’il y a des réseaux, des raisons, des ensembles qui fonctionnent chacun à sa façon.

Notes

  1. Le Centre de recherche et d’applications pédagogiques en langues (CRAPEL) a été créé en 1969.
  2. Jacques Gonnet a été directeur du CLEMI jusqu’en 2004.
  3. La Danse de la vie, Seuil, 1984.

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